HISTOIRE DU CIMETIERE RUSSE

jeudi 10 juin 2010
par  Administrator

L’idée de fonder à Nice un cimetière orthodoxe fait suite à la consécration dans cette ville, en 1860, de l’église Saint-Nicolas-Sainte-Alexandra de la rue Longchamp.

Recteur de l’église de la rue Longchamp, le Père V. Polejaieff consacre toute son énergie à la réalisation d’un cimetière orthodoxe. Il réunit l’argent nécessaire en convainquant l’assemblée des fidèles (dont les dons faisaient vivre l’église) de la nécessité de compléter les fonds en puisant dans les revenus des capitaux inviolables de l’église. Il parvient à obtenir des autorités locales l’autorisation de fonder un cimetière comme en témoigne l’arrêté préfectoral du 4 août 1866. Il obtient enfin l’accord de Sa Majesté Impériale de dédier ce cimetière à la mémoire du tsarévitch Nicolas. Ces formalités accomplies, l’administration de l’église acquiert enfin le 5 janvier 1867, par-devant notaire, un terrain qui sera béni peu de jours après. Le 5 mai, on pose la première pierre de la chapelle pour laquelle la comtesse Anna Tolstoï offrit, en mémoire de son mari décédé à Nice, les deux tiers de la somme nécessaire à son achèvement. L’accès au cimetière, un simple sentier, était trop étroit pour le passage des convois, et les administrateurs de l’église « gréco-russe » s’adressèrent à ceux de l’église anglaise, les priant de leur accorder une servitude de passage en bordure de leur terrain. Cette servitude fut accordée gratuitement et fut l’objet d’une convention, enregistrée le 11 mai 1867, où étaient consignés de façon précise les droits des cédants et les obligations des preneurs. Le cimetière devint le lieu de sépulture pour les résidents permanents ou pour ceux dont les parents ne pouvaient se permettre d’envisager un rapatriement des dépouilles en Russie. Avec l’arrivée massive des émigrés après la Révolution de 1917, le cimetière joue symboliquement un tout autre rôle : retrouver, loin de la patrie perdue, une terre consacrée, sanctifiée par la présence muette de ceux qui y goûtent le repos éternel. En novembre 1924, les églises russes de France sont mises sous séquestre judiciaire. L’administration diocésaine de l’Eglise orthodoxe russe en Europe Occidentale ainsi que les membres de l’Association Cultuelle Orthodoxe Russe de Nice obtiennent néanmoins devant la justice française l’annulation de cette mesure. Dans ce contexte mouvementé, le comte V. Kokovtseff, ancien Président du Conseil en Russie, et membre du Conseil diocésain, s’inquiète de rumeurs concernant la fermeture du cimetière russe de Nice : « Jamais le nombre de mes coreligionnaires à Nice n’a été aussi grand qu’à présent, et jamais non plus la nécessité de disposer d’un cimetière appartenant à notre église ne s’est révélée aussi indispensable qu’aujourd’hui, vu que les réfugiés russes à Nice et dans les environs représentent plusieurs centaines de résidents avec leurs familles, qui, pour la plupart, se trouvent dans une situation des plus difficiles ». Dans une lettre au maire de Nice, il ajoute : « La paroisse de l’Eglise orthodoxe russe à Nice existe depuis plusieurs années comme Association Cultuelle, sous le régime des lois de 1905… Elle est dûment enregistrée à la Préfecture des Alpes-Maritimes. Après mise sous séquestre des différentes églises en France - parmi elles les trois églises de Nice, la cathédrale du boulevard Tsarévitch , l’église de la rue Longchamp, le cimetière de Caucade -, la question de leur caractère, comme propriété privée appartenant à notre Eglise et gérée par l’Association Cultuelle a été définitivement réglée par décision du Tribunal Civil de la Seine, en date du 26 mai 1925. » En février 1931, comme un écho à ces affirmations, une Commission constituée du marguillier de la paroisse P.V. Onoprienko, de l’amiral A.A. Khomenko et de A. S. Tchoudinov décide la création d’une tombe commune pour faire face aux nombreuses demandes des familles de leur accorder des places gratuites au cimetière. Cette tombe "fraternelle" de 400 places est placée à l’arrière de la chapelle du cimetière. Il est prévu que les ossements soient déposés dans cette tombe cinq ans après avoir été mis provisoirement en terre, et que les noms des défunts soient gravés sur une plaque de marbre.

PROMENADE...

Chaude après-midi du mois de mai. Le lourd portail résiste. En face, tout en haut d’une allée pavée aux larges marches, un tout petit bulbe sur le clocheton de la chapelle coiffe un lourd fronton supporté par quatre colonnes blanches, quelque peu disproportionnées, aux trois-quarts dissimulées par des cyprès noueux et un grand faux poivrier. Du marbre blanc des tombes jaillit une lumière éblouissante, comme trouée par le rouge vif des géraniums et des roses. En contrebas, au-delà du cimetière anglais, les cohortes de cyprès de celui de Caucade ; par-dessus la barre des immeubles de la ville moderne, les pistes de l’aéroport où se posent et décollent sans cesse des avions dont le grondement, assourdi à cette distance, rend plus tangible encore la paix qui flotte sur ce lieu. Et par-delà encore, la mer, d’un bleu laiteux aujourd’hui… Tombeau d’O.I. Pantioukhov, colonel de la Garde Impériale, l’introducteur du scoutisme en Russie, au granit si rigoureusement ajusté qu’il ne laisse pousser que quelques herbes étiolées. Ailleurs, la folle-avoine, le lierre, les ronces tentent de dérober à la vue les inscriptions en russe et en français. Arracher, couper, tailler, laisser ressurgir les noms gravés dans la pierre. Ici une couleuvre a abandonné sa peau translucide, là, un géco à la démarche saccadée s’enfuit affolé. Un essaim de guêpes furieuses jaillit d’un roncier. Des colonies d’escargots… Des voix, des visages… L’allure hautaine d’Ekaterina Sergueevna Fisher qui aujourd’hui repose auprès de quelques-uns des pensionnaires de la maison où elle accueillait les anciens officiers de l’armée impériale. La tombe de style byzantinisant des princesses Cantacuzène. Celle, sévère, du marguillier O. Tchoudinoff. Pleureuse sur la tombe de son successeur Onoprienko… Aux abords de la chapelle, Eugène Protopopov, dernier consul de Russie à Nice et son père, l’archiprêtre Serge, compositeur, recteur de la paroisse à la fin du XIXe siècle. Les pères Vladimir Lioubimoff et Alexandre Selivanoff sous de simples pierres tombales ombragées par la Croix. Brassée de lys en marbre pour Marguerite Blinnikov. Vassili Bogomolets offre les fruits gorgés de jus de son néflier. Le sécateur taille, la main arrache les herbes folles, le balai chasse des pierres, des débris de feuilles. Deux bouquets desséchés rendent hommage à la mémoire de Catherine Dolgorouky, princesse Yourievsky, qui, bravant les conventions, donna à Alexandre II quatre enfants, et qu’après son veuvage il épousa, pour mourir peu de temps après déchiqueté par une bombe. Amiraux, généraux… Le colonel A.N. Raievsky qui fut chargé de veiller à la « bonne conduite » du poète Alexandre Pouchkine, exilé dans le Caucase par Alexandre I pour avoir égratigné le trône de ses calembours… Griève, Manteuffel, Giers, Abamelek, Bagration-Moukhransky, Iskander, Gagarine, Olsoufiev… Des noms qui témoignent de la mosaïque des nations qui constituaient l’Empire russe, et qui évoquent tel ou tel pan de l’histoire de la Russie ou de sa littérature : les Falz-Fein, célèbres pour leur immense domaine, la réserve zoologique d’Askania Nova ; les Epantchine, parents en littérature du prince Mychkine, héros du roman de F. Dostoievsky ; des Benkendorf, sans nul doute de loyaux serviteurs de l’Empire, mais dont le nom évoque le chef des gendarmes de Nicolas Ier qui, lui, fut chargé de surveiller les écrits du turbulent Pouchkine ; Léonide Pianovsky, peintre-iconographe à qui fut confié le soin de réaliser la décoration de la cathédrale et bon nombre de ses icônes. Au hasard des noms découverts, au détour d’une allée, aucune chronologie n’est possible mais bien plutôt la fulgurance d’un souvenir qui excite la mémoire ou l’imagination. S.M. Sazonov fut de 1910 à 1916 ministre des Affaires Etrangères de la Russie. Il fut donc amené à décréter, pour voler au secours des Serbes, la mobilisation générale à la suite de l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc d’Autriche… Des milliers de morts en Europe, la Révolution en Russie… Chacun a son histoire…. Mais l’Histoire a voulu que ces femmes et ces hommes trouvent sur cette étroite bande de terre le repos éternel. Notre devoir sacré est de tout faire pour que rien ne vienne troubler leur paix. Mieux que n’importe où, c’est ici, sur cette terre d’accueil, que la présence de ces exilés saura raconter aux générations qui se succèderont la poignante saga de centaines de milliers de sujets de l’Empire russe, qui, serviteurs du régime, ou le combattant, furent contraints de fuir leur pays où s’était déchaînée la folie destructrice des hommes. La forêt de croix blanches, les petites coupoles des chapelles privées, le toit de tuiles rouges de l’église, ne laissent maintenant apercevoir que l’immensité de la mer et du ciel. Un bouleau malingre s’entête à survivre dans cette terre que le soleil brûlant de l’été va dessécher. Sous son ombre chiche repose le général N. Youdénitch qui commanda les armées russes sur le front du Caucase. À la tête de l’Armée blanche du Nord-Ouest, il ne parvint pas, faute de renforts, à prendre Pétrograd en octobre 1919. À quelques pas, le peintre Maliavine, qui à l’Exposition internationale de Paris en 1900 se fit remarquer par ses paysannes aux fichus et aux robes éclatantes. Et tout un monde grouillant d’insectes, de lézards, refuge pour quelques chats errants… et le grand cerisier sauvage qui dissimule sous son feuillage la maison du gardien, et, généreusement, offre ses fruits. « Il n’y a pas plus sucré, plus gros, que les fraises sauvages qui poussent dans les cimetières », écrivit un jour la poétesse Marina Tsvétaiéva. Dans les cimetières de Russie, bien sûr … On a les fraises que l’on peut !

Alexis Obolensky, "Histoire du cimetière paroissial"," Promenade…", Les églises russes de Nice, Editions Honoré Clair, Arles, pp.150-151 et 156-157.


Navigation

Articles de la rubrique

  • HISTOIRE DU CIMETIERE RUSSE